L'extraordinaire histoire de Paul Lizandier

Publié le par medailles-olympiques-francais.over-blog.com

Les championnats du monde d’athlétisme, qui viennent de se dérouler à Daegu (Corée-du-Sud) sont l’occasion de redécouvrir l’extraordinaire destin d’un glorieux ancien, que la mémoire collective a oublié : Paul Lizandier.

Lizandier

Les archives du sport ont conservé quelques souvenirs de l’athlète mais aucune de l’homme. Qui était-il vraiment, ce Français qui obtient, aux Jeux Olympiques de Londres en 1908, la médaille de bronze sur le 3 miles par équipe ? Tout juste savait-on qu’il naquit le 2 décembre 1884… (sans que soit identifiée sa commune natale)…

 

Sur les stades pourtant, Lizandier est un des athlètes tricolores les plus en vue du début du 20ème siècle. D’ailleurs la presse quotidienne de l’époque témoigne des performances réalisées par celui qui est licencié alors au Metropolitan Club de Colombes. Trois fois international A entre 1908 et 1911, Paul Lizandier est sacré champion de France du 4000 m steeple-chase et du 5000 m en 1909, ce qui n’est pas rien. Mieux même, au marathon de Londres en 1910 (ville qui, décidément, lui réussit), il bat le record de France de la spécialité en terminant l’épreuve en 2 h 59’48. L’année suivante, il remporte le cross-country international d’Enghien, qui constitue alors l’une des courses les plus sélectives de l’époque. Puis plus rien… Lizandier disparaît des palmarès, son nom tombe dans l’oubli. Qu’est-il donc devenu ? Personne ne le sait, ni la Fédération française d’athlétisme, ni les institutions olympiques…

 

En 2006, un passionné de généalogie, Claude Lizandier, dépose auprès du Cercle de généalogie des Cheminots (cf http://genealogie.cheminots.free.fr/qr/qr83.htm), une annonce par laquelle il recherche tout renseignement concernant son illustre homonyme, dont la Fédération française d’athlétisme ne possède aucune autre information que celles citées plus haut… En vain…

 

L’écriture du « Dictionnaire des médaillés olympiques français » m’amène deux ou trois ans tard à mener moi-même les investigations. Je possède donc une date de naissance présumée – le 2 décembre 1884 -, une présence avérée sur Paris (puisqu’il est licencié dans un club de Colombes) et surtout un patronyme à priori fort peu répandu. « Facile, me dis-je, de retrouver sa trace sur la capitale, ne serait-ce que par les listes électorales de l’époque ». Mais je dois m’avouer vaincu, Lizandier ne figure pas parmi les électeurs parisiens et conserve encore son mystère… Mais celui-ci va bientôt être percé, j’en suis convaincu.

 

Le nom de famille Lizandier m’avait, je l’ai signalé plus haut, immédiatement paru comme rare. Je le vérifie alors sur un magnifique site internet gratuit, en faisant une recherche sur les naissances enregistrées à ce nom en France de 1890 à 1990. Certes, Paul Lizandier est probablement né en 1884, mais il y a fort à parier que son département d’origine (voire sa commune) apparaîtra comme une évidence. La page web qui s’ouvre me le confirme : Lizandier est un patronyme fort peu répandu, et dont le berceau semble tout état de cause être le département du Loiret (http://www.geopatronyme.com/cgi-bin/carte/nomcarte.cgi?nom=lizandier&client=cdip).

 

Une recherche sur l’annuaire téléphonique du Loiret, avec trois abonnés à ce nom dans le département, me confirme la rareté du nom en même temps qu’elle me donne les coordonnées de ce Claude Lizandier qui, quelques années plus tôt, pistait lui aussi l’athlète. Un coup de fil à l’intéressé me confirme que ses recherches n’ont toujours pas abouti…

 

Avec un département d’origine et une année de naissance présumés, une piste de recherche s’ouvre à moi, sûrement jamais exploitée pour retrouver trace de Paul Lizandier : les archives militaires. Rappelons que tous les Français furent  recensés, à l’âge de 20 ans, à l'adresse de leur domicile ou de leur lieu de naissance, selon qu’ils s’étaient inscrits de leur initiative ou d’autorité par l’administration militaire. Etabli chaque année pour la classe d’âge des 20 ans, ce registre alphabétique renvoie à des notices individuelles très richement renseignées, allant de l’état civil à la description physique (taille, couleurs de yeux, etc.), en passant par les états de services individuels. Je me mets donc sur la piste de ces archives établies en 1904, année durant laquelle Paul Lizandier a probablement fêté son 20ème anniversaire, et normalement conservées aux archives départementales du Loiret.

 

Je dépose alors sur un groupe d’entraide généalogique, le 18 mai 2010, un message à qui voudra bien consulter pour moi les listes de conscription pour l’année concernée. Le même jour, un bénévole, Daniel Harranger, que je remercie encore aujourd’hui, accepte de prendre en charge ma requête.

 

Le 8 juin, je reçois le message suivant de sa part :

 

« C'était effectivement la bonne solution : il est bien là votre athlète !!

Né le 02/12/1884 à NANCRAY (Nancray-sur-Rimarde depuis 1919).

Parents déjà décédés en 1904 ».

 

Le tout est accompagné de photographies de la fiche militaire, qui lèvent enfin une partie du mystère au sujet de Paul Lizandier. Les informations qu’elle contient sont d’une incroyable richesse en même temps que d’une dramatique teneur. Cet athlète de très grande valeur avait disparu des podiums et du paysage sportif pour une bonne raison : réfractaire, il quitte la métropole en 1913 pour s’établir en… Roumanie, fuyant les sanctions encourues pour insoumission, au premier titre desquelles la peine de mort par fusillade. Rappelons en effet qu’au cours de la première guerre mondiale, on estime à environ 600 ans le nombre de Français ainsi exécutés… La fiche militaire de Paul Lizandier précise par ailleurs que cette condamnation, qui a probablement eu pour conséquence de le faire cesser d’avoir tout contact avec sa famille - la honte d'avoir eu un frère, un père, un époux condamné pour sa lâcheté était très difficile à supporter, n’est levée qu’en décembre 1937. Paul Lizandier avait alors 53 ans…

 

L’extraordinaire destin de ce fils d’agriculteurs de Nancray-sur-Rimarde (Loiret), 850 habitants à peine à l’époque, où il naît en effet le 2 décembre 1884 mais qu’il quitte assez jeune pour exercer la profession de domestique d’abord Ponthierry, près de Melun, puis Paris à compter de 1908, n’est pas connu jusqu’à son terme. En effet, sa vie après 1937 reste un mystère. Est-il rentré en France ? Je ne le sais pas… En tout cas, dernier élément à apporter à ce portrait de légende : une recherche au nom Lizandier sur le moteur de recherche Google roumain donne d’étonnants résultats (http://www.google.fr/search?q=lizandier&hl=fr&rls=com.microsoft%3Afr%3AIE-SearchBox&rlz=1I7GGLR_fr&num=10&lr=lang_ro&ft=i&cr=&safe=images) : ce patronyme, déjà peu fréquent en France, serait actuellement porté dans les Carpates. De là à penser qu’il y a fait souche et qu’il y possède encore des descendants, il n’y a qu’un pas… que je suis prêt à franchir !

 

Alerté par mes soins de ces extraordinaires découvertes, le maire de Nancray-sur-Rimarde, Christian Barrier, tombe des nues. Son village est la terre natale d’un médaillé olympique ! Quel scoop ! De quoi en faire un véritable héros local et lui consacrer un bulletin municipal… Et ainsi redonner à ce sportif dont le départ de son pays natal, un siècle plus tôt environ, s’est certainement effectué dans des circonstances particulièrement difficiles, une réhabilitation bien méritée.

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